Les Grèves de l’été 1955 à Saint-Nazaire et Nantes

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« Résistance de l’Ouest du 22 juin 1955 – Manifestation dans les rues de Saint-Nazaire »

(Tiré de : « Hommage au grand Paul » – Association des Retraités et Préretraités Force Ouvrière de Saint-Nazaire et sa région)

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’inflation dépasse toutes les prévisions, mais les salaires restent au point mort. Les grandes sociétés investissent à tour de bras, pourtant seuls quelques nantis en profitent. Les ouvriers de Saint-Nazaire et Nantes ont du mal à nourrir leurs familles. Parmi ces « Prolos » il existe deux catégories : les ruraux, venus chercher un emploi dans les villes. Ceux-là, ont généralement gardé un lopin de terre, une basse-cour, voire mêmes quelques vaches, gérés par leurs femmes restées à la ferme. Les autres, sont issues de familles ouvrières, souvent plus qualifiés et généralement syndiqués ou politisés.

Pour joindre les deux bouts, il faut faire des heures (cinquante-quatre heures minimum) et respecter le boni, faire des heures supplémentaires (de soixante à soixante-douze heures, en venant travailler le dimanche). D’autres travaillent pendant les congés payés: « Car même sans période de grève, de nombreux ouvriers recherchent un travail d’appoint pendant leurs congés annuels, non pas pour tromper l’ennui et encore moins pour l’appât du gain mais tout simplement par nécessité, et la nuance est importante. »  (Louis Oury : « Les prolos »). Le boni représente 50% du salaire garanti. Afin de respecter le boni, il faut effectuer une tâche ou une pièce en un temps imparti par le chronométreur (le « Taylor »). Les informations concernant le boni sont inscrites sur la fiche de travail, remise par le « pointeur »: « Il faut bien comprendre que ces fiches de travail permettent d’établir le boni, qui lui, fait partie intégrante du salaire. En effet le salaire se compose d’un salaire de base appelé taxe d’affûtage à laquelle s’ajoute le fameux boni dont le maximum est fixé par la direction à cinquante pour cent de la taxe d’affûtage. Il est évident que pour obtenir un salaire décent il importe d’avoir un boni en permanence à cinquante pour cent. Le boni est donc déterminé par le rapport entre le temps alloué sur la fiche de travail et le temps passé par l’ouvrier pour réaliser son travail. Si l’ouvrier égale ou dépasse le temps alloué on dit que la fiche est coulée et le salaire amputé d’un tiers pendant la période intéressée qui peut être de un mois ou plus. » (Louis Oury : « Les Prolos »). Le boni imposé aux soudeurs sera l’élément déclencheur des premiers débrayages, aux chantiers navals de Saint-Nazaire.

Un conflit à part, en Loire-Inférieure :

Outre une activité syndicale importante au sein du département, c’est à Saint-Nazaire que la première convention collective de la construction navale a été signée en Juillet 1916. Mais rien de comparable avec ce qui se produira en 1955, ne s’était produit auparavant. Les conflits de 1955, en Loire-Atlantique (« Loire-inférieure » à l’époque), se distinguent par leurs durées (huit mois, de Février à Octobre) et leurs duretés.

A Saint-Nazaire, l’affrontement du 1er Août, verra quelques 20 000 ouvriers affronter 4 000 gendarmes mobiles et CRS : « Ce que j’y vois me trouble étrangement tant le spectacle est insolite. Les cisailles et les poinçonneuses démarrent sous l’impulsion de certains ouvriers. On fabrique des projectiles d’acier et les gars qui s’y emploient manifestent autant de frénésie que s’ils avaient un boni à tirer. Aux poinçonneuses des tôles entières d’épaisseur moyenne (un centimètre maximum) sont débitées à l’aide d’un poinçon de 20. Aux cisailles des tôles de même épaisseur se voient transformées en projectiles encore plus dangereux, des petits triangles dont les deux angles aigus projetés avec force s’avèrent capables de transpercer n’importe quels uniformes. D’autres groupes, disséminés dans les nefs, se sont spécialisés dans le matériel de projection, avec des bandes de caoutchouc. Ils confectionnent des lance-pierres. Des centaines de grévistes s’agglutinent autour des centres de production, l’un touche son lance-pierres, l’autre remplit ses poches de riblons. Partout une farouche détermination, le grand jour c’est pour aujourd’hui ou jamais. » (Louis Oury : « Les prolos »).

A Nantes, les manifestants n’hésitent pas à lancer des engins explosifs contre les forces de l’ordre et dans l’enceinte de la prison (lors de l’attaque de celle-ci le 19 Août). Des coups de feu furent tirés le 19 septembre, le même jour une bombe artisanale, déposée sur les chantiers Bretagne-Loire, fût désamorcée.

Pour Paul Malnoë (Figure du syndicalisme FO de Saint-Nazaire), le conflit de 1955, n’était pas juste « une grève, si importante soit-elle, mais une véritable révolte, un ras-le-bol généralisé avec le refus de subir davantage ce qui était devenu, jour après jour, une situation, insupportable, intenable. » (Paul Malnoë : « De toutes mes forces »).

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« Lock-out à la S.N.C.A.S.O. » – ( Tiré de : « Le peuple français » – revue d’histoire populaire – N°14 – Avril/Juin 1974)

Tous unis comme en 36 :

« Il fait sombre aux abords du panneau autour duquel une cinquantaine de gars s’agglutinent. Un seul tract de couleur verte y est apposé. De là où je me trouve sans pouvoir approcher bien que jouant des coudes, je distingue le titre ‘APPEL AUX TRAVAILLEURS’ mais le texte d’une vingtaine de lignes est illisible de ma place. Par contre, au-dessous, la conclusion figure en gros caractères : ‘TOUS UNIS COMME EN 36’. 1936, le Front Populaire, Ephrem m’en a parlé, il jouait de l’accordéon dans les ateliers pour entretenir le moral. C’est au cours de cette grève nationale que les prolétaires ont obtenu les congés payés dont nous bénéficions actuellement. » (Louis Oury : « Les prolos »).

Février 1955, Les soudeurs décident de débrayer. La direction a instauré des fiches de travail pour la soudure, alors qu’auparavant ceux-ci détenaient la garantie d’un boni moyen. L’instauration des fiches avec un temps alloué, pour les soudeurs, n’a pas de sens car ils sont tributaires des travaux du chaudronnier. En même temps, les syndicats (CGT, FO, CFTC) demandent aux travailleurs de refuser les heures supplémentaires (les semaines comportent quarante-huit heures, huit heures par jour du Lundi au samedi) et de travailler les jours fériés.

Chaque semaine, les soudeurs, observent une journée de grève surprise. « Une affichette est apposée dans les ateliers un soir de la semaine, une demi-heure avant la débauche, demandant aux soudeurs de ne pas se présenter au boulot le lendemain. Et ceux-ci ne se présentent pas, à cent pour cent, car cette forme d’action a été votée unanimement par toute la profession. On ne peut donc parler de directives syndicales, le mouvement part de la base et comme toujours en pareil cas, celui-ci ne peut être que payant. En attendant, les soudeurs ont ramené volontairement leur horaire de travail à quarante heures par semaine. » (Louis Oury : « Les Prolos »). Les soudeurs perturbent ainsi toute l’activité des chantiers, car ils sont indispensables à plusieurs étapes de la fabrication des navires. Le mouvement part de la base et les syndicats l’appuient.

En Avril, les ouvriers de la SNCASO (usine d’aviation de Saint-Nazaire) observent une grève de vingt-quatre heures pour obtenir la suppression des heures supplémentaires. Paul Malnoë lors d’un meeting aux chantiers navals de Saint-Nazaire, sur le terre-plein de Penhoët, commente l’entrevue du 26 Mars avec les patrons, devant 12 000 ouvriers en bleus de travail. Il terminera son compte-rendu par « …la lutte est engagée sur tous les fronts pour faire céder le patronat nazairien et lui arracher l’élaboration d’une nouvelle convention collective ainsi qu’une augmentation de salaire substantielle ! » (Louis Oury : « Les Prolos »).

Le Lundi de pâques, le mouvement s’étend, la grève est totale pour obtenir le paiement des jours fériés. « Fin Avril, les syndicats sont reçus par le patron, celui-ci propose une augmentation de quatre à cinq pour cent pour les OP et moins de trois pour cent pour les OS et les manœuvres. Les deux parties se séparent en se donnant rendez-vous début mai. Lorsque les syndicats nous font le compte rendu de l’entrevue ils sont accueillis par une bronca prolongée. » (Louis Oury : « Les Prolos »). Le 1er Mai, les syndicats ne parviennent pas à s’entendre et la base, mécontente, gronde. Cependant, l’action continue. Le 5 mai, suite au meeting qui rassemble 15 000 métallos, sont mis en place des comités de lutte qui regroupent tous les ateliers par corporation (chaudronniers, soudeurs…). Le harcèlement auprès des sous-traitants est intensifié, car la direction a fait appel à la SAF (Soudure Autogène Française) afin de contrecarrer la grève des soudeurs. Les syndicats lancent un appel à ne pas briser la grève aux soudeurs de la SAF, il sera entendu dès le lendemain. Fin mai, le gouvernement décide d’augmenter les tarifs de transport, ce qui concerne les cars ouvriers amenant les ruraux tous les jours à l’usine. Dès le lendemain, les syndicats envoient une délégation au Ministère des transports, pour débattre du problème. Le 27 mai, plus de vingt mille hommes (les inscrits maritimes et les « gars » du bâtiment seront de la partie) se rendent dans le calme à l’Inspection du Travail puis à la sous-préfecture. « Le 14 juin, les 600 ouvriers de l’atelier de tuyauterie font grève toute la journée, spontanément, sans demander l’avis des syndicats et sans préavis pour le patron. Le 16, les gars de la voilerie et de l’armement déclenchent une journée de grève surprise pour gêner le mouvement du pétrolier « Isidora » qui doit changer de quai d’armement » (Louis Oury : « Les Prolos »). Le lundi 20 Juin, des centaines de soudeurs exaspérés décident de passer à l’action directe en cernant le bâtiment de la direction. Après l’embauche de midi, ils investissent les bâtiments de la direction, par les portes, les fenêtres. A 16 heures, le directeur accepte une réunion avec les délégués, les soudeurs évacuent le bâtiment mais se regroupent dans la cour.

Le lendemain les autres travailleurs des chantiers se joignent à eux, en moins d’une demi-heure c’est un débrayage général, spontané, pour 15 000 ouvriers. Les bureaux sont pris d’assaut. Les dossiers volent par les fenêtres. « Vers quinze heures, tout Saint-Nazaire est en grève, les gars des Fonderies et de l’Aviation viennent nous rejoindre devant la direction des chantiers assiégée. »  (Louis Oury : « Les Prolos »). La cantine des ingénieurs est prise d’assaut, mise à sac, les victuailles passent par la fenêtre, les bouteilles de champagne sont vidées. Les délégués (Rombault pour la CFTC, Malnoë pour FO, Busson pour la CGT) appellent au calme et annoncent une réunion, avec le patron, pour 18:00. Les délégués sont reçus à la sous-préfecture avec le Préfet, venu de Nantes, et le Maire de Saint-Nazaire François Blancho. Quelque temps après les délégués reviennent et donnent un bref compte-rendu aux grévistes : le Préfet considère que le directeur est tenu pour séquestré s’il ne peut venir à la réunion, de plus il a déclaré qu’une information judiciaire sera ouverte. L’orateur demande que les grévistes évacuent la direction. Le directeur quitte son bureau, sous les risées de la foule, pour se rendre à la sous-préfecture. En début de soirée, alors que les travailleurs regagnent leur foyer, CRS et gardes mobiles font leur apparition.

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 « Populaire de l’Ouest 23 juin 1955 – Les métallos au bassin de Penhoët le 22 juin 1955 »

(Tiré de : « Hommage au grand Paul » – Association des Retraités et Préretraités Force Ouvrière de Saint-Nazaire et sa région)

Le mercredi 22 Juin à l’heure de l’embauche, 15 000 ouvriers écoutent en silence les délégués qui leurs délivrent le compte rendu de la réunion qui s’est déroulée la nuit dernière. Ils apprennent qu’il n’y aura pas d’information judiciaire ouverte pour le moment, mais que le directeur a fait fermer les chantiers pour « inventorier les dégâts de la veille ». La réunion n’a rien donné ! Tous se dirigent alors vers la direction où doit se dérouler la réunion avec le P-D-G, venu de Paris, à 9 :00. Une « surprise » attend les métallos. Derrière les grilles fermées sont postés des centaines, des milliers de CRS et gardes mobiles. « …La simple vue des uniformes produit sur chacun l’effet de la muleta agitée devant le toro. Le moment de consternation n’a duré que le temps de quelques réflexions. » (Louis Oury : « Les prolos »). A 9 :00, les délégués s’engouffrent dans le bâtiment de la direction, mais les ouvriers restent à l’extérieur. Après quelques minutes de face à face, les premiers gravillons sont lancés, puis ce sont des boulons et divers projectiles. Viennent ensuite les pavés, qui font des ravages dans les rangs des CRS et « mobiles ». Vers 11 :00, la grille des cales cède, sous la poussée enragée des manifestants, et c’est l’affrontement. « La brève vision qui m’apparait est celle d’un furieux corps à corps, d’un enchevêtrement de crosses qui s’abattent, de poings qui se détendent.» (Louis Oury : « Les Prolos »). La bagarre ne se termine qu’à 13:00, avec l’évacuation des CRS, sur ordre du préfet. Les délégués qui avaient tout observé depuis l’immeuble de la direction, étaient intervenus auprès du préfet, afin de demander le retrait des troupes. Les blessés sont nombreux de part et d’autre. Une soixantaine de métallos sont hospitalisés, un travailleur ayant eu un œil crevé et un autre ayant dû être amputé d’une main. 10 000 métallos nantais débrayent par solidarité. Trente ouvriers qui avaient été interpellés, sont relâchés sur ordre du préfet, trois inculpations sont maintenues. Ils seront déférés au parquet pour outrages à CRS.

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« meeting des métallos sur le terre-plein de Penhoët » 

( Tiré de : « Le peuple français » – revue d’histoire populaire – N°14 – Avril/Juin 1974)

Le matin du Jeudi 23 juin, à 8 :00, un nouveau meeting a lieu pour exposer les propositions patronales de la veille. Selon les délégués cela représente une augmentation de 7%, depuis le début du conflit, ce qui n’est pas négligeable. Ils demandent donc la reprise du travail, pour permettre la poursuite du dialogue et conclure une convention collective substantielle. Le 23 juin étant le jour de paie, tout le monde est d’accord pour reprendre le travail. En théorie, c’est la reprise, mais Le cœur n’y est pas. Les ouvriers discutent dans les ateliers, certains jouent aux cartes ou aux dés. Une note de service est affichée pour annoncer que la paie comportera le boni à cinquante pour cent pour tout le monde dans le but « d’apaiser les esprits ». Dans la soirée tout le monde touche sa paie de quinzaine. Les machines n’ont pas tourné de la journée. Le lendemain, un débrayage spontané s’amorce en fin d’après-midi pour obtenir la libération des trois gars arrêtés. Les syndicats appellent à l’unité et condamnent toute forme de violence. Le samedi 25 Juin sont jugés à la Baule les manifestants arrêtés le 21. Les syndicats se contentent d’un meeting pour éviter tout nouvel affrontement. J. Garnier a cinq jours de prison, R. Péron quinze jours, Y. Ruau un mois (tous avec sursis), son frère, R. Ruau, est acquitté. « Sitôt les inculpés libérés, les syndicats relancent les débrayages de harcèlement dont l’efficacité n’est plus à démontrer. Bénéficiant du soutien inconditionnel de la base qui demeure confiante dans l’issue du combat engagé, nos délégués nous demandent de poursuivre la lutte jusqu’à complète satisfaction de nos revendications. » (Louis Oury : « Les Prolos »). Juillet pointe le bout de son nez et les congés sont proches. De nouvelles propositions patronales offrent entre un à quatre francs de l’heure d’augmentation suivant les catégories, mais 83% des ouvriers votent pour repousser la signature de l’accord à la rentrée des vacances. Le 09 juillet, c’est la fermeture pour les deux semaines de congés annuels.

Le lendemain de la reprise, jour de paie, un tract est affiché, les syndicats ne décréteront pas la grève générale, parce qu’ils craignent le lock-out. La politique de harcèlement qui dure depuis six mois continue, mais dans l’après-midi, la direction fixe l’horaire de travail à quarante heures par semaine. Devant cette menace du patronat, les syndicats suspendent momentanément toutes formes d’action qui auraient pour résultat de ramener l’horaire effectif à trente-deux heures par semaine avec le salaire misérable qui en découlerait. Cinq jours après la reprise, un nouveau meeting se tient sur le terre-plein de Penhoët, les délégués syndicaux informent les ouvriers que de nouvelles formes d’action seront mises en application dès le lundi. « Au cours de ce meeting, quelques gars qui sont rentrés chez eux pour déjeuner brandissent des lettres que la direction leur a fait parvenir par voie postale. Dans une des lettres qu’un délégué nous lit, il est fait état des augmentations qui auraient été appliquées si elles n’avaient été repoussées au référendum sur l’instigation des syndicats […] La lecture de la lettre sème un vent de tempête sur le terre-plein. La foule gronde. » (Louis Oury : « Les prolos »).

Le lundi 1er Août, au matin, les travailleurs assemblés écoutent les consignes de leurs dirigeants syndicaux : un débrayage d’une heure par atelier avec concentration devant le bâtiment de la direction. « Ceci est un mot d’ordre des représentants de la base, mais en fait c’est la base elle-même qui va décider. La tension est extrême, les gars n’ont pas digéré la fameuse lettre de chantage. » (Louis Oury : « Les prolos »). Un peu avant 10:00, ce sont 10 000 ouvriers qui se retrouvent devant le bâtiment de la direction. Les délégués syndicaux sont débordés. Les lettres sont froissées et entassées, pour être transformées en un feu de joie. Un courant d’air transporte des feuilles enflammées sur le toit de la cabine du gardien. Le bois est dans un état de dessèchement tel qu’il prend feu. Le gardien a tout juste le temps de sortir de son abri. Les pompiers parviennent à maîtriser le feu et évacuent les lieux rapidement. «Mais l’effervescence augmente. Le bâtiment de la direction est lapidé, les vitres volent en éclats. Des gars entreprennent d’arracher la grille de la porte d’entrée, ils sont sur le point d’y parvenir lorsque les CRS arrivent. Ceux-ci font irruption à l’intérieur des chantiers au pas cadencé. » (Louis Oury : « Les prolos »)

Les grilles sautent sous le coup d’un bélier. Les CRS chargent, après un corps à corps de quelques minutes les abords de l’immeuble de la direction sont dégagés. En quelques instants, des barricades de wagons et de remorques de plusieurs tonnes bloquent les accès aux chantiers. Les grévistes actionnent les sirènes, en continue, pour alerter la ville et sensibiliser l’opinion. Vers 13:00, le terre-plein est noir de monde, le personnel de toutes les usines nazairiennes (pratiquement 20 000 hommes) s’y est regroupé, et trois à quatre milles ouvriers du bâtiment y sont attendus. Environ 4 000 gendarmes mobiles  et CRS sont présents. Vers 13:30, ils passent à l’offensive, tentant de démolir les barricades, et de dégager le terre-plein à coups de grenades. De très violents combats vont opposer jusque dans la soirée les ouvriers aux forces de l’ordre. Sur le chantier, les projectiles abondent. Les lances à incendie sont mises en batterie par les grévistes ainsi que des conduites d’air comprimé, utilisées comme des mini-canons. Vers 16:30, la baraque du syndicat patronal brûle. Les renforts de police arrivent par avion et toute la nuit, le dispositif militaire est renforcé. Cette très dure journée fait plus de cent blessés de part et d’autre. Alfred Pageot, un jeune travailleur de l’usine de Saint-Denis, a un œil crevé. Plusieurs autres souffrent de fractures diverses et sont hospitalisés.

Cette journée d’affrontement est relayée dans tout le pays par les syndicats, la presse et la radio. L’affaire devient nationale. Le ministre du Travail nomme un médiateur qui doit recevoir les délégués syndicaux et patronaux à Paris le 05 Août. A Saint-Nazaire, le 02 Août, le préfet fait relâcher trente-cinq manifestants arrêtés la veille, ordonne la fermeture de tous les cafés et fait surveiller les rassemblements par avion. A 08:30, un meeting intersyndical regroupe 15 000 personnes. La direction annonce qu’elle accepte la médiation à Paris si le travail reprend. Le 03 Août, les chantiers sont réouverts. L’embauche a lieu dans la morosité générale, personne ne croit beaucoup à la médiation. A Paris, les négociations trainent en longueur. La direction prend comme prétexte « la conjoncture et la concurrence internationale » pour prouver qu’il est impossible d’accorder la parité avec la capitale ( qui correspond à 30% d’augmentation). Le mardi 16 août : Busson, Malnoë, Ramet et Rombeaut annoncent la signature de l’accord qui met un point final à près de sept mois de conflit à Saint-Nazaire. Les salaires seront augmentés de 22%. 82% des grévistes votent la reprise du travail, qui sera effective le lendemain.

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« Nantes : manifestation ouvrière, rue Crébillon »

(Archives CHT, coll. CFDT Métaux)

«Nos  40 francs » :

« Nantes a une culture militante plus importante, Les Chantiers de la Loire et de Bretagne, comme un certain nombre d’autres industries, sont en plein cœur de la ville, et les conflits, nombreux entre les deux guerres, font partie de la vie de la cité. D’autre part, contrairement à Saint-Nazaire, les négociations avec le syndicat patronal sont au point mort depuis les échecs de 1950 et 1953. » (« Ces grèves de 1955 sont la conséquence directe de l’attitude du patronat » – Entretien avec Marcel Guihéneuf – Revue Agone 33 – 2005). Le mécontentement des ouvriers éclate à Nantes le 17 août. Depuis plusieurs semaines la révision des salaires est réclamée. Les négociateurs sont réunis, en présence du directeur départementale du travail, au siège du syndicat patronal à quelques mètres de la Bourse du Travail. Des centaines d’ouvriers en grève s’impatientent et en début d’après-midi certains occupent le siège patronal, saccagent les bureaux, ce qui obligera les négociateurs à se réfugier au premier puis au second étage. Le patronat accepte, à la demande de l’inspecteur du travail, d’accorder les 40 francs de plus par heure. Gibert Declercq (délégué CFTC), s’inquiète de savoir si l’accord passé dans ces conditions est valable. Il lui est répondu positivement. A 22:00, à la préfecture, les délégués patronaux déclarent que le document revêtu de leur signature se trouve frappé de nullité prévue par les « articles 12 111 et suivants du code civil ». De plus, pour parer à une éventuelle occupation de locaux, le lock-out des usines et des chantiers est prononcé. Le 18 Août, des milliers d’ouvriers verront leurs lieux de travail fermés et occupés par les CRS. Pour les ouvriers nantais, c’est une véritable provocation patronale. Des débrayages de solidarité ont lieu à Brest, Lorient, Saint-Nazaire, Indret… Dans la matinée, un immense cortège se rend à la bourse du travail. Dans l’après-midi, le préfet Rix reçoit le comité d’action créé par la CFTC, la CGT, FO et la CGSI (confédération générale des syndicats indépendants), proche du RPF gaulliste. 14 000 manifestants se dirigent vers la préfecture. II leur est signifié que les CRS n’évacueront pas la ville et que les chantiers ne seront pas réouverts si le travail ne reprend pas aux anciennes conditions. Immédiatement de violentes bagarres éclatent. Les pavés volent, les grenades répondent. Une bombe artisanale explose au beau milieu d’un peloton de CRS, blessant une trentaine d’entre eux. Le préfet, qui affirmait le matin que « l’ordre serait maintenu envers et contre tous », congédie les délégués ouvriers. Les affrontements se poursuivent jusqu’au soir, faisant de nombreux blessés.

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« Nantes : rassemblement ouvrier »

(Archives CHT, coll. CFDT Métaux)

Le vendredi 19 août, tous les cafés de Nantes sont fermés. Les négociations entre le comité d’action, le préfet et le patronat sont inexistantes. Un meeting syndical à la bourse du travail réunit les métallos et les « gars » du bâtiment, au total 20 000 ouvriers qui exigent le respect de l’accord, la réouverture des usines et la libération des emprisonnés de la veille. Les métallurgistes sont soutenus par les travailleurs de toutes les corporations. Les syndicats sont divisés sur la tactique à suivre, mais les ouvriers marchent sur la prison et entreprennent de défoncer les portes. « Quelques centaines d’entre eux arrachèrent les grilles du palais de justice et tentèrent vainement d’escalader les murs de la maison d’arrêt où se trouvaient détenus cinq individus appréhendés au cours des événements de la veille. Ils s’attaquèrent à la porte de la prison qui céda. La seconde porte métallique résista et le personnel de la prison lança des grenades lacrymogènes pour les disperser. […] Un engin explosif fut lancé par les manifestants à l’intérieur de la prison. […] de véritables opérations de guérilla se sont poursuivies dans les rues. […] Rue du Marchix, un garde mobile a été blessé par balle par les manifestants. » (Rapport de police du 19 août 1955). Ils sont repoussés à coups de grenades et les heurts, aussi violents que la veille, vont gagner progressivement tout le centre de la ville. Dans la soirée, les CRS ouvrent le feu : Jean Rigollet (24 ans), ouvrier maçon à Sainte-Lumine-de-Contais, s’effondre, tué d’une balle en pleine tête Cours des cinquante-Otages. Tout le centre de Nantes est un champ de bataille. Le préfet Rix déclare : « l’ordre sera maintenu envers et contre tout ». Devant la gravité des événements, le Maire de Nantes, Henri Orrion propose sa médiation, et il obtient la libération de la plupart des manifestants arrêtés et la reprise des négociations, à Rennes le 21 août, sous l’égide du Préfet d’Ille-et-Vilaine. La CGT et FO déclarent en commun : « le maintien de la fermeture des entreprises ne peut que favoriser le dessein de ceux qui ont intérêt à créer des incidents » et exigent la reprise des négociations, le départ des CRS et la réouverture des chantiers. Le samedi 20 Août, une chapelle ardente est dressée à l’hôpital Saint-Jacques, où repose le corps de Jean Rigollet. La tension décroît le dimanche 21 Août avec l’annonce officielle de l’ouverture des négociations. Les CRS se retirent des usines et des bâtiments publics. Pour le patronat de Nantes, M. Gaucher déclare : « Nous souhaitons qu’une solution intervienne rapidement. Nous souhaitons également la réouverture rapide des usines et des chantiers… ». Ce changement d’attitude n’est dû qu’au souhait du patronat de voir tourner ses usines.

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« La Une de La Vie ouvrière, journal de la CGT, après l’assassinat de Jean Rigollet »

(Archives CHT, coll. UD CGT)

Le protocole d’accord conclu prévoit la réouverture des usines le 23 Août après approbation des métallos par référendum le 22 août (5 300 voix pour la reprise, 1 400 contre et 13 000 abstentions !). Ce n’est que pour répondre à l’appel des syndicats que les travailleurs regagnent les ateliers, mais le problème des salaires n’est pas réglé. De 10:00 à 12:00, tout le monde s’arrête durant les obsèques de Jean Rigollet. « L’enterrement de Jean Rigollet est un moment fort avec soixante mille à soixante-dix mille manifestants. » (« Ces grèves de 1955 sont la conséquence directe de l’attitude du patronat » – Entretien avec Marcel Guihéneuf – Revue Agone 33 – 2005). Le soir, les négociations débutent à Ancenis. Les ouvriers réclament toujours les « 40 francs » tandis que les patrons proposent entre 10 et 15 francs. La nomination d’un médiateur envoyé par le gouvernement ne suffit pas à débloquer la situation. Des débrayages et grèves s’ensuivent. Prétextant ces désordres, les patrons décident un nouveau lock-out des chantiers navals et des industries mécaniques, il durera trois semaines : du 9 septembre au 4 octobre. Les CRS reviennent, et les ouvriers se retrouvent une nouvelle fois à la porte des usines, sans ressources. Mais ils seront soutenus par un exceptionnel mouvement de solidarité : 22 millions de francs sont recueillis dans toute la France, l’évêque de Nantes faisant un chèque de 50 000 francs. La SFIO se déclare solidaire des grévistes et rappelle son programme électoral (augmentation du SMIG, suppression des zones de salaire, généralisation des conventions collectives). L’enjeu des grèves de Nantes devient national. La grève générale du 12 septembre à Nantes est un succès total : 30 000 manifestants et toute la ville paralysée. Le comité d’action est reçu à Paris par Edgar Faure, puis par Valéry Giscard d’Estaing (chef du cabinet), et enfin par André Morice, ministre de l’industrie et du commerce, député de Loire-Inférieure. « Tout ça pour rien » (Gaston Jacquet – responsable de la CGT métallurgie). Le conflit se durci avec le licenciement des délégués syndicaux de Brissonneau et la démission de plusieurs entreprises du syndicat patronal. Le 16 septembre, est formé à Nantes un comité d’action de la métallurgie qui exige un règlement global et non par entreprise et l’abrogation de tous les licenciements prévus. Le 19 Septembre, une manifestation d’envergure dans Nantes soutient ces revendications. Six camions américains de l’OTAN s’y retrouvent immobilisés. Les chauffeurs descendent et viennent fumer des cigarettes avec les grévistes, mais un commissaire veut faire dégager les camions. II est rossé et immédiatement, c’est l’affrontement dans Nantes. Des barricades s’élèvent et les CRS tirent à nouveau. Maître Lécuyer, un avoué de Force Ouvrière, est gravement blessé d’une balle dans le ventre. Les bagarres ne cessent que vers 23:00 lorsque les CRS regagnent leur cantonnement sur ordre du préfet. Une nouvelle fois, la gravité de la situation amène le patronat et les pouvoirs publics à faire des concessions : Le lendemain, les patrons cèdent partiellement. Tous les licenciements sont levés et les manifestants de la veille relâchés. Des bagarres éclatent à La Rochelle. Le 24 septembre, une augmentation de 22 à 30 francs est proposée, mais le 28 septembre c’est de nouveau la rupture, les ouvriers réclamant toujours les « 40 francs ».

Le 29 septembre, 40 000 personnes descendent dans la rue. Nantes est en état de siège mais les ouvriers tiennent bon. André Morice rencontre discrètement les patrons et obtient d’eux une prime exceptionnelle de 3 500 francs, pour les métallos, qui serait versée à la reprise du travail. Cette prime vient s’ajouter aux 22 à 30 francs d’augmentation acquis précédemment. Un premier référendum, le 03 octobre, dégage une majorité favorable à l’examen des propositions : 53,6% de OUI, 45,37% de NON sur 10 000 votants. Un second référendum organisé le lendemain donne le même résultat, de nombreux ouvriers étant prêts à continuer la lutte. Gaston Jacquet (CGT) et Gilbert Declercq (CFTC), doivent persuader les ouvriers qu’ils ont remporté une grande victoire et qu’il faut reprendre le travail. Les ouvriers n’ont pas obtenu les « 40 francs » escomptés, mais « l’accord donnait bien d’autres avantages : congés d’ancienneté, retraites complémentaires, fonds social pour les chômeurs, complément de salaires en cas de maladie ou d’accident. » (Gaston Jacquet – Ouest France – 28 Mars 1984). Gilbert Declercq de conclure : « Non seulement nous avions vaincu le patronat sur les salaires, mais nous avions, par notre action, fait monter d’un cran la conscience de classe des métallurgistes nantais, à savoir le nombre de militants, le nombre d’adhérents et aussi la confiance des travailleurs dans leurs organisations syndicales. » (« Gilbert Declercq, syndicaliste en liberté. Entretiens avec Alain Besson et Jacques Julliard », Seuil – 1974).

Greves-1955-09

« La délégation ouvrière à Paris »

(Archives CHT, coll. CFDT Métaux)

Unité d’action et action directe :

Plusieurs interprétations de ces conflits ont été faites, mais qu’en est-il réellement du rôle des syndicats, des militants et de la masse ? Les organisations syndicales furent débordées à certains moments, tout comme le confirme la CFTC : « Le 17 août, nous avons été dépassés par les métallurgistes. Dans les circonstances découlant de l’intransigeance patronale, il n’y avait sans doute pas moyen de faire autrement […] mais il est anormal d’être ainsi dépassés ; que le patronat soit tenu pour responsable de la mise à sac de son syndicat ne doit pas nous faire négliger cette constatation. » (Rapport présenté par Gilbert Declercq lors du IVe congrès CFTC-Métaux Nantes – archives CHT, fonds CFDT de Loire-Atlantique).

Mais peut-on imputer ces débordements à l’activité de seuls « gauchistes »  (comme cela a pu être évoqué lors du conflit à Nantes)? « … voir dans ces débordements l’activité de gauchistes serait tout simplement faux, Les rapports de police sont quasiment vierges de témoignages portant sur l’activité de groupes trotskistes ou anarchistes, Ceux-ci ne semblent pas faire l’objet d’aucune surveillance spécifique, et les compte-rendus relatifs aux affrontements ne stigmatisent aucun d’entre eux. […] Même si il semble que les militants révolutionnaires organisés ont joué un rôle dans le déclenchement de certains événements, ils ne furent pas les seuls à rechercher la confrontation physique avec les forces de l’ordre, et on ne peut leur imputer tous les heurts qui ont secoué ces longs mois de lutte. » (« « Masses » et « dirigeants » » – Le conflit de 1955 analysé par les Unions départementales CGT, CFTC et FO de Loire-Atlantique – Christophe Patillon – Revue Agone 33 – 2005).

Greves-1955-10

« Nantes : saccage du local patronal »

(Archives CHT)

Quelle était la position des syndicats par rapport à ces violences ouvrières ? L’emploi de la violence fût fermement condamné par la CGT : « A la CGT, nous sommes contre l’emploi de la violence, contre les mouvements « anti-grèvistes », nous sommes pour l’action de masse, car nous savons bien qu’elle seule est capable d’assurer le succès des luttes. […] La position sur ce point de nos syndicats, de nos militants, doit être sans équivoque : nous condamnons les actes de violence, les manifestations d’avant-garde, qui ne peuvent que porter préjudice à l’unité et à l’action de masse. » (37e congrès de l’Union départementale en juin 1957 – extrait des archives du Centre d’histoire du travail, fonds UD CGT de Loire-Atlantique). Mais on apprend aussi par un rapport de police datant du lundi 22 août 1955, « que Joseph Rouaud, secrétaire de la section CGT des Batignolles, a été désavoué pour avoir donné des consignes de violence tout au long des manifestations » (« « Masses » et « dirigeants » » – Le conflit de 1955 analysé par les Unions départementales CGT, CFTC et FO de Loire-Atlantique – Christophe Patillon – Revue Agone 33 – 2005).

Le discours de la CFTC est autre, cette violence qu’ils essaieront de contenir, n’en est pas moins comprise comme nous le dit Marcel Guihéneuf (CFTC aux chantiers Dubigeon – Nantes) : « Nous la comprenons d’autant plus que nous vivons comme les gars, nous connaissons leur rancœur. Nous prenons le pouls des copains. Tous les matins et tous les midis, il y a des réunions à la porte de la boite et à chaque fois un dialogue se noue avec les gars qui posent des questions et donnent leur avis. » (« Ces grèves de 1955 sont la conséquence directe de l’attitude du patronat » – Entretien avec Marcel Guihéneuf – Revue Agone 33 – 2005). Mais un autre son de cloche se fait entendre au sein de la même CFTC, par la voix de R. Vansieleghen, après la mise à sac des locaux patronaux à Nantes : « Certains faits sont évidemment très graves, mais il appartient à la justice de rechercher ce qui, sous couvert d’action professionnelle, a pu avoir d’autre objectif, la responsabilité du véritable syndicalisme ne saurait être mise en cause à cet effet » (« L’action directe selon Alexandre Hébert », revue Agone33 | 2005).

En 1955, l’ union locale de l’UD CGT-FO Nantes (dont le secrétaire général est Alexandre Hébert), voit en son sein bon nombre de trotskistes et anarcho-syndicalistes. Elle affirmera « la nécessité pour les travailleurs de recourir à l’action directe pour faire aboutir leurs légitimes revendications » et se refusera « à condamner a priori et par principe une forme d’action susceptible de servir les intérêts des salariés». Alexandre Hébert déclarera, dans Le N°11 du Monde Libertaire (Octobre 1955) : « Les travailleurs ressentent avec amertume, désespoir et colère l’inanité des actions qu’ils ont menées dans « le calme et la dignité ». Ils passent à la révolte ouverte accompagnée de violences. Ils renouent ainsi avec la tradition anarcho-syndicaliste et rejettent brutalement le joug des organisations politisées. Celles-ci ne s’y sont pas trompées et on assiste à une remarquable « unité d’action » de toutes les bureaucraties politico-syndicales pour… condamner l’action ouvrière ! ». […] « C’est exact, je n’ai pas condamné « ces éléments », monsieur le préfet Rix n’a pas eu ma caution. A l’estime de monsieur le préfet je préfère celle de la classe ouvrière en lutte. A la violence patronale ont répondu les violences ouvrières. Vivent les violences ouvrières ! ». Ces déclarations ne feront pas l’unanimité au sein de l’UD, et lors du VIIIe congrès en août 1956, ils tenteront de mettre en minorité Alexandre Hébert. Il manquera dix voix pour évincer Alexandre Hébert du secrétariat.

Il est donc flagrant de constater qu’au sein même des différentes organisations syndicales, les avis divergent sur l’utilisation de la violence face aux provocations patronales. Mais tous s’accordent à dire que le succès de ces conflits est principalement dû à l’unité et à une concertation démocratique des militants et de la masse. « Lorsque l’on demande à tous d’agir, tous doivent être consultés ». Même si les grévistes les plus radicaux, lors du conflit à Nantes, en tiendront rigueur à la CGT d’avoir appelé à reprendre le travail alors que les « 40 francs » n’avaient pas été acquis. Gaston Jacquet (CGT), lors du meeting de conclusion, fût d’ailleurs traité de tous les noms et c’est Gilbert Declercq (CFTC), qui vola à son secours. Les syndicats, aux chantiers de Saint-Nazaire, auront pu constater de l’efficacité des débrayages surprises et des grèves tournantes. Pour la CFTC, comme le dira Pierre Evain « c’est à travers les grèves de l’été 1955 que s’est précisée notre contestation radicale du capitalisme, son incapacité fondamentale à assurer le développement d’une société humaine, à répondre aux besoins et aux aspirations essentiels des hommes .» (Gilbert Declercq – « Syndicaliste en liberté » – Seuil – 1974).

Qui du mouvement autonome ou syndical a permis de mener à bien ces conflits ? Je serais tenté de dire que ces deux mouvements se sont nourris l’un de l’autre. Le mouvement autonome est né et s’est développé grâce au mouvement syndical, et se dernier récolta les fruits de l’action autonome. « On retiendra donc que les patrons comme d’ailleurs les syndicats furent surpris par l’extraordinaire combativité des ouvriers de la métallurgie en Loire-Inférieure. Des ouvriers qui donnèrent l’exemple de l’unité dans l’action, et qui surent gagner la sympathie de larges couches de la société française. » […] « Ces ouvriers de 1955 s’étaient dressés, contraints et forcés, contre le mépris et la morgue de certains patrons, non pas pour faire la révolution, mais pour se faire respecter. La leçon avait porté. » (Yves Rochcongar, « Les grèves de la métallurgie à Nantes pendant l’été 1955 », revue Agone,33 | 2005).

Greves-1955-11

« Nantes : manifestation des femmes de grévistes en soutien au mouvement »

(Archives CHT, coll. Prampart)

Conclusion :

La grève de 1955 aux chantiers de Saint-Nazaire fût plus qu’un simple conflit opposant patronat et ouvriers sur des questions salariales. Elle a couvé pendant plusieurs mois avant de s’embraser par deux reprises les  22 juin et 1er Août. On remarquera que ces deux journées d’affrontements suivent le même schéma : provocation patronale (photos prises du bâtiment de la direction, augmentations misérables, lettre de menace aux ouvriers…), réaction des ouvriers (débrayages successifs, regroupement devant les locaux de la direction, saccage des mêmes locaux, feu de joie des lettres de menace…), répression policière. D’autre part, le conflit qui débutera aux chantiers navals, s’étendra à toute la ville de Saint-Nazaire, pour se propager au département de la Loire-Inférieure avec notamment la grève et les affrontements qui auront lieu à Nantes quelques mois plus tard, mais aussi à : Donges (les raffineries), Basse-Indre (métaux et produits chimiques), Abbaretz (les mines). « Mais elle ne tarde cependant pas à s’inscrire dans un cadre beaucoup plus vaste, national, manifestant ainsi un tournant de l’histoire du pays au milieu des années 1950, aux plans économique, salarial et syndical, Grève-charnière, elle y trouve ainsi son indéniable dimension nationale.» (« « Action directe » et négociations dans la grève nazairienne de 1955 » – Jean-Yves Martin – Revue Agone 33 – 2005). Le conflit de Saint-Nazaire, donnera le « La » à une série de luttes qui naîtront à chaque coins de l’hexagone durant la fin de l’année 1955 : Nantes, Lorient, Brest, Le Havre, Montluçon, Belfort, Saint-Étienne… Ces luttes aboutiront à des accords salariaux : chez RENAULT, dans l’industrie textile, dans la métallurgie nantaise. Les métallos nantais obtiendront  25% d’augmentation, et « l’année suivante, on a obtenu les congés familiaux pour les décès, les mariages, les départs en retraite, et la mise en place d’un fond de chômage alimenté par les seules cotisations patronales, les congés d’ancienneté en plus des trois semaines de congés payés. Tout ça est venu en 1956 dans le prolongement de la grève de 1955 ! » (« Les ouvriers admettaient difficilement que la CGT accepte la reprise du travail dans ces conditions-là » – Entretien avec Gaston Jacquet – revue Agone 33 – 2005). Enfin, ces grèves entraîneront une syndicalisation massive, par exemple, à Dubigeon (Nantes) : « Deux ou trois mois après la fin de la grève, la CFTC regroupe 450 adhérents et la CGT un peu moins, sur un total d’un peu plus de mille gars. Quant à la CGC, elle repose sur quelques adhérents parmi la maîtrise. » […] « Les grèves de 1955 correspondent aussi à la période où la CFTC devient l’égale de la CGT dans la métallurgie nantaise. » (« Ces grèves de 1955 sont la conséquence directe de l’attitude du patronat » – Entretien avec Marcel Guihéneuf – Revue Agone 33 – 2005).

Crédits et sources :

  • Merci à Christophe Patillon et au Centre d’Histoire du Travail de Nantes, pour les illustrations.

  • Illustrations des chantiers navals de Saint-Nazaire : http://retraitesforceouvriere.jimdo.com/hommage-au-grand-paul/

  • Illustrations du « lock-out de la SNCASO » et « meeting des métallos sur le terre-plein de Penhoët » : « Le peuple français » – revue d’histoire populaire – N°14 – Avril/Juin 1974 – http://www.la-presse-anarchiste.net/IMG/pdf/peuple_francais_no_14.pdf

  • Louis Oury – « Les Prolos » – Denoël – 1973

  • Luttes ouvrières – « Les dossiers d’histoire populaire » – Editions Floréal – 1977

  • CFDT Réflexion – « Le mouvement ouvrier 1815 – 1977 » – 1978

  • Michel Branciard – « 150 ans de luttes ouvrières » – Chronique Sociale de France – 1974

 

(John Hirsute)

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