Jim HARRISON – « Wolf – Mémoires fictifs »

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Attention document ! Ce roman est le premier sorti par celui qui deviendra l’une des références majeures des lettres américaines du XXème siècle. Ecrit en 1971, ce « Wolf » a comme sous-titre « Mémoires fictifs ». On ne me le fera pas croire. En effet, le narrateur, ce Swanson ressemble trop à Jim HARRISON lui-même pour que l’on y voie une quelconque fiction : né en 1937, borgne depuis sa plus tendre enfance, d’ascendance suédoise, mesurant à peine plus d’1 mètre 50, ayant perdu son père et sa sœur lors d’un accident de voiture lorsqu’il n’avait que 19 ans, ça ne vous rappelle personne ? Si ce roman se lit comme une fiction déjantée, il s’agit bien là d’une autobiographie plus ou moins romancée, on parlerait aujourd’hui d’une autofiction. Ah oui mais pas n’importe laquelle. C’est celle d’un homme qui a parcouru les Etats-Unis en long en large et en travers jusqu’à l’épuisement, qui a cherché la réconciliation avec la vie au cœur d’une forêt, dans laquelle il va finir par se perdre. Il se remémore cette vie chaotique faite, bien sûr, de femmes, d’alcool, de cigarettes à outrance et de drogues diverses mais efficaces. À ce propos, il me semble improbable voire impossible qu’HARRISON ait écrit ce bouquin à jeun tant l’écriture est agitée, digressive en diable, confuse même. Mais une confusion tout à fait salutaire, une confusion qui nous replonge dans un monde disparu, celui des seventies, fait d’excès en tous genres, un monde où la confusion mentale résultant notamment des psychotropes gouverne la jeunesse rebelle. Roman truffé d’anecdotes pour la plupart tordantes, ce « Wolf » est celui de l’insouciance, les petits boulots, les voyages à l’arrache, la picole pour tenir le coup, le whisky vu et bu comme du café, une grosse dose pour favoriser le réveil des troupes. Mais « Wolf » est aussi le roman des premières désillusions face à la société américaine (car c’est bel et bien un roman sociétal), des premières dépressions à la mort des proches, le roman d’un avenir réduit où seul le moment présent doit compter. HARRISON est ce libertaire (il a lu et apprécié KROPOTKINE) isolé et contemplatif dans une Amérique guidée par le capitalisme, il s’évade par la lecture (les références à l’un de ses maîtres DOSTOIEVSKI sont nombreuses), le whisky, les gonzesses libérées, les grosses bagnoles pourries et la nature, la sainte et divine nature, celle où la pêche est élevée à l’état d’art précieux. Sacré phénomène que ce Jim ! Et cette écriture plus verte, plus argotique que jamais qui nous mène avec un humour omniprésent à la table où l’alcool va couler à flots. Un livre où la perversion est revendiquée en même temps qu’un certain état d’urgence d’une jeunesse en quête de repères. « Wolf » n’est pas vu comme le chef d’œuvre d’HARRISON, pourtant il aide à comprendre tout le reste, ce qui va suivre…

 

(Warren Bismuth)

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