Thierry MARTIN – « Nam-Bok – d’après la nouvelle de Jack London » – 2017

Thierry MARTIN

 

Au début du XXème siècle, Nam-Bok, après un long périple, revient dans sa tribu indienne alors que tout le monde le croyait perdu à jamais. Il est comme changé, ses proches voient en lui un fantôme et non Nam-Bok lui-même. Au cours du repas collectif du soir, il va parler de son voyage, faire part de ce qu’il y a vu, notamment du fait que la terre paraît beaucoup plus grande que ce que sa tribu l’imagine (on peut penser à Galilée face aux inquisiteurs). Puis il en vient au progrès : les goélettes, immensément longues avec de grandes voiles qui leur permettent de se déplacer au gré du vent. Bien sûr, aucun des interlocuteurs présents ne le croient. Puis il en vient à raconter les rails, ces longues lignes parallèlement faites de ferraille qui guident le chemin de fer. C’est la stupéfaction et l’incrédulité autour de lui, où a-t-il pu aller chercher tout ça ? Décidément, Nam-Bok s’y connaît en mensonges. Thierry MARTIN a décidé d’adapter une nouvelle de Jack LONDON en bande dessinée. Les dessins généraux très colorés m’ont peu emballé, alors que ceux qui tiennent des pages entières plus pastelles sont pourtant très réussis, plus détaillés. Le choix de cette nouvelle peut désorienter les fans de LONDON.  En effet, le grand Jack n’a jamais caché son admiration pour l’homme blanc et sa pseudo-supériorité sur les autres « races », notamment indienne, c’est le côté énervant de LONDON. Même s’il a semblé douter à la fin de sa courte mais intense vie, il ne s’est jamais vraiment remis en question. Il peut être dérangeant, mais bien sûr nécessaire, de voir ce trait de caractère ressortir dans une œuvre actuelle. Plus que tout autre écrivain peut-être, LONDON était perfectible, et l’espèce de fascination que je lui porte ne met pas ce fait sous le tapis, on peut y voir comme un racisme ordinaire engendré par son éducation. LONDON a croisé beaucoup d’indiens dans sa vie, il les a aimés, admirés, enviés peut-être, mais il est cependant toujours resté persuadé de la plus grande valeur de l’homme blanc sur tout le reste malgré ses nombreux voyages quasi incessants dans le monde entier. Cette bande dessinée touche donc le cœur des préjugés raciaux de LONDON (même s’il était loin d’être suprématiste) : c’est l’homme blanc qui a inventé la goélette et le train, et les indiens ne sont même pas capables de croire une telle invention malgré le récit de Nam-Bok, ils restent campés dans leurs traditions sans chercher à aller plus loin. Nam-Bok est le rapporteur du progrès en marche, il en devient comme déshérité par sa tribu car considéré comme menteur et affabulateur. Cette nouvelle n’est peut-être pas le meilleur moyen de découvrir l’œuvre riche de LONDON, mais cette BD nous rappelle néanmoins que chez tout grand écrivain un être empli de préjugés sommeille, et LONDON ne fait pas exception à la règle. BD parue en 2017 chez les excellents FUTUROPOLIS.

 

(Warren Bismuth)

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