George Keith CHESTERTON – « Le nommé Jeudi »

GK Chesterton

Je me sens gêné aux entournures pour cette présente chronique. Le contexte du roman : départ par une joute verbale entre Gregory, anarchiste pur jus, et Syme, philosophe sage et éclairé. Malgré le mépris de Syme pour le mouvement politique de Gregory, il va cependant accepter de rejoindre son comité international. Gregory devrait être ce jour-là élu comme étant le nouveau Jeudi (le comité est dirigé par sept militants représentant chacun un jour de la semaine, et Jeudi vient de mourir). Or cela ne va pas se dérouler comme prévu, c’est même Syme qui va être élu à sa place après avoir fait un discours improvisé radical et haineux. Puis Syme va apprendre à connaître les rouages de ce mystérieux comité, où ce qu’il va apprendre va le terrifier. Nous voici dans un roman aux multiples facettes. La première joute verbale évoquée plus haut rappelle beaucoup certains dialogues philosophico-politiques de DOSTOIEVSKI (moins profonds cependant, et pour cause), il y a quelque chose de russe, de puissant. On est aussi dans un roman dégagé (loin de tout engagement en faveur d’une cause). De longs passages ne sont pas loin d’une ambiance de roman d’aventures à la Gaston LEROUX pour les mystères et les improbabilités à s’arracher les cheveux (le personnage de Dimanche est très proche des « héros » de LEROUX). La fin, plus axée sur l’absurde, peut faire lointainement penser à KAFKA. Donc chef d’œuvre me direz-vous ? Pas tout à fait, et pour plusieurs raisons. Dans ce roman, CHESTERTON cherche avant tout à faire passer l’anarchisme pour le mal absolu, l’ennemi à abattre. Or, les descriptions idéologiques qu’il en donne me semblent bien plus proches du mouvement nihiliste russe du XIXème siècle (voir « Les démons » de DOSTOIEVSKI). Mieux, les ennemis de l’anarchie sont dans ce livre des être équilibrés et rationnels, alors que Gregory, l’anarchiste ultime, est comparé à la réincarnation de Satan (avec accessoirement un visage simiesque). Pas moins. Les réunions de ces anarchistes ressemblent fortement à un meeting secret d’une quelconque secte fanatique, loin de la réalité, situation comme fantasmée par l’auteur (les chapeaux pointus du Ku Klux Klan ne sont pas loin, et les membres élisent un « chef » !!!). CHESTERTON, anglican qui se convertira au catholicisme en 1927 alors que ce roman a été écrit en 1908, place des bases religieuses par l’entremise de Syme, le héros incontesté du livre, livre dans lequel le but de l’anarchisme est de détruire le monde et empêcher les gens de vivre heureux par le biais du terrorisme à tout crin. Si l’on rit parfois (l’humour est bien présent dans cette énigme), ce peut être aux dépends de l’auteur qui, pour un intellectuel avisé, accumule les clichés et les à peu près dans ses descriptions sans nuances de l’anarchie. Et le « pire » dans tout cela, c’est que le bouquin est bon malgré tout, il se laisse lire grâce à une écriture solide et variée, grâce à ses différentes ambiances et malgré des personnages assez ratés. Le début est même une franche réussite, la fin un tantinet mystique est soit géniale soit grotesque en fonction du côté où l’on se place. CHESTERTON se définissait comme un conservateur très croyant, il semble que ces deux traits liés le rendent aveugle et en tout cas terriblement de mauvaise foi. On ne parvient pas toujours à savoir s’il pense vraiment ce qu’il écrit tellement la caricature est forcée, et pourtant je ne parviens pas à me dire qu’il fait preuve d’un quelconque deuxième ou troisième degré pour faire passer la pilule, lui qui détestait l’anarchie et le montre maladroitement dans ses thèses assez fumeuses. Il a beaucoup écrit sur la religion, peut-être aurait-il dû s’en tenir à cela.

 

(Warren Bismuth)

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