Philippe CLAUDEL – « L’enquête »

 

Un enquêteur dont on ignore le nom et venu on ne sait d’où va enquêter sur une vague de suicides au sein d’une grande entreprise dont le nom ne nous sera pas dévoilé, même si nous avons notre petite idée. La trame est là, et pourtant elle ne va pas être respectée. On entre dans un roman unique : à peu près intemporel, personnages anonymes, robotisés, sont-ils ce qu’ils prétendent être ? Nous tenons ici une sorte de perfection dans les tissages de styles : c’est « Le château » de KAFKA télescopé par « 1984 » d’ORWELL sous le regard bienveillant et facétieux d’un Samuel BECKETT. Car oui, l’atmosphère est on ne plus kafkaïenne, absurde, pesante, les situations dignes de « 1984 » contrôlées par une hiérarchie douteuse et incertaine, ce portrait du vieillard ressemblant comme deux gouttes d’eau à Big Brother. Et puis il y a l’absurde par le loufoque, le burlesque, comme dans le théâtre de BECKETT, des moments cocasses, des dialogues (rares) partant dans tous les sens. Pour les décors, on a le sentiment de se trouver dans la série « Le Prisonnier » (mais sans les femmes aguicheuses et un brin tourtes ni les bastons démoniaques en espadrilles, ouf !) pour le côté îlot coupé du monde, Mac Goohan ayant migré sur le plateau de « Une pure formalité », formidable film italien éminemment kafkaïen interprété avec maestria par POLANSKI et DEPARDIEU. Ce roman de CLAUDEL est inclassable, non résumable, puisque somme toute il ne se passe rien, mais il se passe bien plus en fait, L’enquêteur étant un être hybride issu d’une improbable portée entre le Joseph K. du « Château » et du « Procès », et le Pierre RICHARD des 70’s qui prend toutes les portes qui se referment en pleine figure. Pourtant il y a du tragique dans ce livre, un totalitarisme bétonné, une liberté impossible, une manipulation des esprits, des citoyens résignés, qui ne savent plus qui ils sont (et nous font douter avec eux). Se plonger dans ce livre, c’est se tartiner les atmosphères énoncées ci-dessus, ce roman est immense, magistral, plus que digne d’intérêt, c’est le pont nécessaire entre KAFKA et ORWELL. Il est difficile de s’en extraire, même après l’avoir terminé, l’un de ces romans qui changent quelque chose à jamais en vous au fur et à mesure, un changement indétectable, mais pourtant concret. Le comble est que l’on a presque envie de retourner au début, comme des masochistes envieux de retomber dans ce climat si particulier. Paru en 2012 chez STOCK, réédité en poche depuis, en le loupez pas, je parle bien ici de chef d’œuvre, l’alliance de KAFKA et OWELL ne pouvant accoucher que d’un chef d’oeuvre.

 

(Warren Bismuth)

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