Mikhaïl SALTYKOV-CHTCHEDRINE – « Les Golovlev »

 

Les Golovlev, c’est typiquement ce genre de grande famille de la noblesse russe au XIXème siècle : argent, recherche de pouvoir, cupidité. Famille de propriétaires terriens, la mère Arina Petrovna la dirige d’une main de fer (aucun gant de velours ne viendra freiner ses ardeurs), véritable figure matriarcale, dure et entêtée. Son mari est un faible, un homme sans envergure, ivrogne et fourbe. Les trois fils obéissants en apparence sont tous de caractères assez différents et semblent ne pas s’apprécier. Stepane (que sa mère surnomme « Stepka le nigaud ») l’aîné a perdu beaucoup au jeu et espère que sa mère viendra l’aider financièrement. Porphyre, dit « Judas », l’un des personnages centraux du roman, est égocentrique et ne voit son salut futur que dans l’aide de Dieu. Il ressemble beaucoup à sa mère. Paul le benjamin est à peu près inexistant, comme son père. La fille, dont nous entendrons peu parler, a été exclue de la famille pour ses liens avec un homme soi-disant peu recommandable, avec lequel pourtant elle aura deux jumelles qui vont réapparaître dans l’histoire. Quant aux serviteurs, ils sont fourbes et lâches. Tout ce petit monde va peu à peu échoir dans les miasmes de la dépression, l’alcoolisme ou la folie. Le mépris va se métamorphoser en haine, les enfants priant pour le trépas de leur mère afin de récupérer le domaine pourrissant. Cette Arina Petrovna représente la Russie tsariste, agonisante et pourtant autoritaire, manipulatrice et rude. Voici un roman russe, un vrai, un gigantesque même, comme seuls les auteurs russes pouvaient en écrire au XIXème siècle, c’est-à-dire que les personnages sont complexes, charpentés, puissants, l’âme humaine est passée au crible, décortiquée, psychologiquement, sociologiquement. Au beau milieu du roman trône une sorte d’interlude de quelques pages, où l’auteur parle de l’hypocrisie et dresse un parallèle entre russes et français. Ce n’est pas le genre de romans qui se résume en quelques lignes, la profondeur de l’analyse humaine devant être lue et digérée. Le roman oscille entre farce cynique et désillusion profonde d’une famille en errance émotionnelle, au narcissisme aiguisé. On finit par se demander lequel de ses membres est le plus détestable. Au beau milieu de ce fatras, de ce gâchis familial, SALTYKOV-CHTCHEDRINE parvient à faire sourire voire franchement rire, tel un observateur mi-désabusé mi-amusé (on remarquera qu’il ne portait pas dans son cœur le tsarisme). L’atmosphère générale pourrait parfois se rapprocher des grands romanciers français du XIXème siècle (dont SALTYKOV-CHTCHEDRINE était un lecteur), mais il y a cette empreinte toute russe, unique, qui le différencie et lui donne cette rare force, force que l’on ne trouve que dans les grandes fresques russes du XIXème siècle. Roman paru en 1875, c’est une vague monstrueuse qui vous inonde. Les petites EDITIONS SILLAGE ont eu l’excellente idée de le ressortir il y a quelques années, gloire leur soit ici rendue.

 

(Warren Bismuth)

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