Henri ALLEG – « La question »

 

Un petit livre, peu épais, qui ne paie pas de mine. Et pourtant il a fait couler tellement d’encre. Ce très précieux récit est le témoignage d’un journaliste communiste, Henri ALLEG, arrêté puis torturé par les militaires français à Alger durant l’été 1957, en pleine guerre d’Algérie. Il relate les faits, détaille les tortures : la gégène, le supplice de la baignoire, corps pendu par les pieds, brûlé, frappé, régulièrement électrocuté. Pendant des jours. Sans nourriture, sans eau (en fait, si, mais de l’eau salée, donnant encore plus soif). ALLEG ne parlera pas, il encaissera. Quatre mois seulement après ce traumatisme, il écrit ce témoignage avec peu de recul, c’est ce qui lui donne sa puissance car c’est le premier livre dénonçant sans complaisance les tortures des soldats français (sujet ô combien tabou et brûlant durant ces années folles de la « pacification » en Algérie). Il relate aussi la soumission, la participation de certains algériens, pas en tant que tortionnaires, mais de serviteurs de la machine à tuer, tels les Kapos juifs des camps de concentration nazis. Sans fausse pudeur, sans mélodrame, ALLEG écrit ce qu’il a vécu, son enfer. Il a conscience qu’il n’est pas le seul à être passé entre les mains de ces fondus, il le précise. Mieux, il donne les noms de ses bourreaux, sans peur, sans protection. C’est aussi ce qui vaudra à ce bouquin coup de poing sorti aux EDITIONS DE MINUIT au tout début de l’année 1958 d’être rapidement interdit. Mais bien sûr, comme tout écrit censuré, cela n’en augmentera que son intérêt en plein conflit. Il sera distribué clandestinement, réédité, re-censuré, de plus en plus de journaux, de médias en parleront, et en fin de compte il fera l’inverse de que qu’aurait désiré le pouvoir : il sera beaucoup lu, énormément commenté, convoité. Il reste aujourd’hui un témoignage unique de la torture en Algérie, une sorte de diamant à conserver par devers soi. Il se lit d’un trait, d’une part car le lecteur incrédule veut aller au fond du supplice d’ALLEG, d’autre part parce qu’il ne se sent pas le courage de le refermer pour une nouvelle séance ultérieure hautement dérangeante. A noter que la présente édition, de 2008, toujours aux EDITIONS DE MINUIT, est agrémentée de quelques pages de Jean-Pierre RIOUX, revenant sur la suite immédiate du parcours d’ALLEG (le témoignage se termine lorsque prend fin la torture), son évasion, mais aussi la torture plus globale en Algérie, les médias d’Etat silencieux sur le livre dont RIOUX développe en quelques phrases son itinéraire et ses rebondissements. « La question » est un témoignage édifiant à lire d’urgence, l’auteur a risqué sa vie pour l’écrire, tout comme l’éditeur Jérôme LINDON pour le diffuser, c’est le moins que l’on puisse faire que leur rendre hommage en s’en imprégnant.

 

(Warren Bismuth)

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