Evgueni ZAMIATINE – « Nous »

 

Tout d’abord, la mauvaise nouvelle : ce n’est pas le plus grand chef d’œuvre du XXème siècle, c’est dit. Maintenant, les bonnes. « Nous » est un roman d’anticipation écrit en 1920 en Russie (qui deviendra l’U.R.S.S. deux ans plus tard). Mieux : il a directement inspiré George ORWELL pour son « 1984 » et Aldous HUXLEY pour « Le meilleur des mondes » (ZAMIATINE était quant à lui un lecteur assidu de H.G. WELLS). Ce bouquin fut bien sûr interdit en Russie à sa publication car il constituait un outrage au régime soviétique. Pourtant ZAMIATINE fut un fervent admirateur du bolchevisme. Du moins jusqu’à sa mise en œuvre en 1917. Il va rapidement déchanter, l’accusant d’être un régime totalitaire. Il ira même jusqu’à écrire personnellement au camarade moustachu STALINE pour lui demander l’exil en 1931, l’obtenant et migrant à Paris où il mourra en 1937. Dans ce roman se déroulant quelque part au XXVIème siècle, les personnages ont perdu toute humanité, jusqu’à leur nom. Ils sont désignés par une lettre suivie de chiffres. Le narrateur D-503, ingénieur, prépare « L’intégrale », un vaisseau complexe visant à quitter la terre. La nation est contrôlée par « Le bienfaiteur », dictateur rendant le bonheur obligatoire, avec bien sûr tout ce qui enfreint les libertés. Les maisons ? Des cubes de verre afin de voir tout ce que font les citoyens, ce n’est que pour la période jubilatoire du coït qu’ils ont le droit de baisser les stores, sachant que l’émotion humaine a disparu en grande partie. D-503 est amoureux d’une femme qui pourrait bien le conduire à sa perte. La plupart des thèmes chers à « 1984 » sont ici esquissés, peu développés il est vrai. Il est difficile de rester concentré dans ce récit futuriste quelque peu confus malgré une écriture très poétique (étonnant pour un roman d’anticipation), mais en même temps très froide, très distanciée, sans émotion. 40 notes pour autant de chapitres puisque ce roman peut être lu comme un journal intime, un carnet de préparation de voyage. Cependant, on a bien là un véritable document littéraire, d’une part rapport à la période à laquelle il a été écrit, mais aussi pour sa censure, et surtout pour nous français grâce, enfin, à une vraie traduction. En effet, les traductions précédentes, dont le titre de l’ouvrage était « Nous autres », se basaient sur… une traduction anglaise, donc loin de l’original !!! Tombé dans l’anonymat, ZAMIATINE était pourtant connu de son vivant, il a entre autres participé à la réalisation du film « Les bas fonds » de Jean RENOIR en 1936 d’après une histoire de Maxime GORKI (qu’il connaissait). Livre à conseiller à celles et ceux qui souhaitent se rendre compte de cette sorte de prototype qui a donné naissance à « 1984 » (ORWELL a d’ailleurs revendiqué son influence majeure) près de trente ans plus tard. C’est grâce à ACTES SUD que l’on peut redécouvrir cette rareté en 2017, près de cent ans après sa première parution.

 

(Warren Bismuth)

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