Bertrand MEYER-STABLEY – « La comtesse TOLSTOI »

 

Sophie TOLSTOI, dite Sonia est toujours restée dans l’ombre de son écrasant mari, elle a pourtant participé activement à sa renommée littéraire, en étant notamment sa secrétaire, recopiant par exemple au propre l’intégralité de « Guerre et paix », donnant des conseils et motivant l’écrivain. Dans cette biographie légèrement (très légèrement) romancée, c’est surtout le couple qui est sous le feu des projecteurs, son intimité (même si au fil du temps cette intimité fut maintes fois dévoilée). Sonia et Léon vont passer 48 ans ensemble, une paille. Et surtout une relation houleuse, enflammée, entre amour exclusif, jalousie et coups bas. Sonia toute à sa famille (le couple aura 13 enfants dont 4 mourront) dans l’immense propriété de Iasnaïa Poliana. Tout n’est déjà pas simple au cours de leur relation, mais lorsque TOLSTOI, frappé par une foi presque maladive, décide de construire une nouvelle religion après 1888, c’est le clash : les deux époux ne se supportent plus, Léon désirant vivre de manière spartiate entouré de ses disciples et coupé de tout matérialisme, Sonia ne voulant pas s’y restreindre. Elle se rapproche de TANAIEV, un pianiste doué dont elle tombe amoureuse (leur amour restera visiblement platonique), Léon jaloux comme un pou qui se venge en écrivant la fameuse « Sonate à Kreutzer » (une œuvre magnifique par ailleurs). Lui se prend d’amitié (homosexuelle selon Sonia) avec TCHERTKOV, personnage ambigu pour ne pas dire détestable qui va influencer TOLSTOI de manière malsaine dans sa carrière et la gestion de ses droits. Cette biographie s’attarde bien entendu sur la mort de TOLSTOI, avec une Sonia culpabilisant par la suite durant toute son existence (elle va survivre neuf ans à TOLSTOI). Un couple proche de la rupture pendant des décennies. On imagine mal un TOLSTOI pourtant à image christique, s’emporter de jalousie, insultant sa femme, l’humiliant, la violentant par des paroles dures et des situations qu’il met en scène. Un TOLSTOI enfin humain, avec tout ce que cela entraîne : mauvaise foi, parti pris, misogynie. Si TOLSTOI ne ressort humainement pas grandi de cette biographie, Sonia est également parfois écornée, même si l’on sent que l’auteur, spécialiste de la biographie un tantinet show biz (d’où ce livre qui reste assez « grand public »), a une forte compassion pour elle. Le récit est agrémenté de nombreux extraits du journal intime de Sonia ainsi que de quelques-uns de Léon. Un bouquin intéressant pour découvrir « l’autre TOLSTOI » et cette fin comme paradoxale : le livre en cours de lecture qui fut retrouvé dans sa chambre est « Les frères Karamazov » de DOSTOIEVSKI. Pourtant les deux hommes ne s’appréciaient guère, de plus antérieurement TOLSTOI avait beaucoup critiqué cette œuvre. Pour les amoureux de son œuvre romanesque ou de ses prises de position politiques, ne vous attardez pas, vous n’y trouverez pas grand-chose à vous mettre sous la dent, à moins que vous souhaitiez voir la dernière photo du couple en 1910, publiée ainsi que quelques autres dans ce volume sorti initialement chez PAYOT-RIVAGES en 2009.

 

(Warren Bismuth)

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